Soudan : un an après la chute d'El-Fasher, torture et terreur persistent selon Amnesty International

Un an après la prise d'El-Fasher par les Forces d'appui rapide, Amnesty International et ONU Femmes documentent des détentions arbitraires, des actes de torture et une détresse psychologique massive chez les survivants de la ville du Darfour septentrional. Une famine de niveau 5, le plus élevé, est jugée très probable dans la région dans les prochains mois.
Un an après la prise d'El-Fasher, capitale du Darfour septentrional, par les Forces d'appui rapide (FAR) soudanaises, des organisations humanitaires continuent de documenter des actes de torture, des détentions arbitraires et une détresse psychologique généralisée chez les habitants qui ont survécu au siège de la ville. Deux rapports distincts, publiés fin octobre 2026 par Amnesty International et par ONU Femmes, dressent un tableau accablant de la situation, alors qu'une famine de niveau 5, le plus élevé sur l'échelle de classification internationale, est jugée très probable dans la région dans les mois à venir.
Une ville vidée de sa population
Avant la guerre qui déchire le Soudan depuis 2023, El-Fasher comptait plus d'un million d'habitants. Selon Amnesty International, moins de 70 000 personnes y vivent aujourd'hui. La ville est tombée aux mains des FAR, la milice paramilitaire en guerre contre l'armée soudanaise, il y a un an, dans des circonstances marquées par de lourdes violences contre les civils. En juillet 2026, Amnesty avait déjà accusé les FAR de crimes contre l'humanité et de nettoyage ethnique, visant en particulier la communauté zaghawa.
Témoignages de détention et de torture
Dans son rapport publié le 23 octobre 2026, Amnesty International a recueilli les témoignages de 25 personnes interrogées en août et septembre, dont 19 habitants et six travailleurs humanitaires. Parmi les résidents interrogés, 17 avaient été détenus par les FAR, neuf d'entre eux dans des écoles transformées en centres de détention improvisés.
Plusieurs témoins, dont la plupart appartiennent à la communauté zaghawa particulièrement visée par les FAR, décrivent des conditions de détention extrêmement dures. Modathir, 29 ans, raconte avoir été détenu à la prison de Shala, battu, et avoir été témoin d'exécutions, avant de parvenir à s'échapper en juillet 2026. Mamoun, 33 ans, a lui aussi été détenu à Shala jusqu'en juillet, avant d'être libéré après le paiement d'une rançon par sa famille. Musa, 23 ans, a été arrêté avec son père dès octobre 2025 ; tous deux ont été retenus dans une maison jusqu'en mai 2026 et contraints de travailler pour les FAR, notamment à ramasser des cadavres dans la ville.
D'autres témoignages évoquent des violences visant particulièrement les femmes et les enfants : Hadia, détenue dans une école avec ses enfants, explique que ses trois enfants souffraient de malnutrition à leur arrivée à Tawila, ville d'accueil des déplacés, en août 2026. Selon l'imagerie satellite analysée par Amnesty, l'activité de plusieurs écoles utilisées comme centres de détention semblait avoir diminué en septembre, ce qui suggère qu'elles ont pu fermer, tandis que la prison de Shala et le centre de Mina al-Bari montraient encore des signes d'activité.
Une détresse psychologique qui ne s'efface pas
Un second rapport, publié par ONU Femmes et relayé par les services d'information des Nations unies, s'appuie sur une enquête menée auprès de 50 organisations locales travaillant avec des survivantes. Quarante-neuf d'entre elles relèvent des signes de détresse psychologique persistante, et 90 % estiment que cette souffrance perdure un an après la chute de la ville. Quarante-huit organisations signalent des troubles du sommeil chez les femmes et les filles qu'elles accompagnent, et environ deux tiers connaissent des cas de femmes ou de filles disparues pendant ou après la prise de la ville, sans nouvelles depuis.
Anna Mutavati, directrice régionale d'ONU Femmes pour l'Afrique de l'Est et l'Afrique australe, évoque des « viols collectifs, coups, humiliations et spoliation de leurs biens » subis par les femmes d'El-Fasher. Elle alerte aussi sur le manque criant de médecins et de médicaments dans les hôpitaux de la région, qui peinent à fonctionner au-delà de l'urgence. Une mission d'enquête mandatée par le Conseil des droits de l'homme de l'ONU estime que 80 % des hôpitaux des zones de conflit au Soudan ne fonctionnent plus, contribuant à une hausse de la mortalité maternelle.
Selon une évaluation menée par l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) auprès de 117 ménages, 84 % des foyers indiquent que les femmes évitent désormais les marchés, deux tiers qu'elles renoncent à aller chercher du bois de chauffage, et la moitié qu'elles évitent les rassemblements sociaux, communautaires ou religieux, par crainte de nouvelles violences.
Amnesty accuse la communauté internationale et les Émirats arabes unis
Dans son communiqué, la secrétaire générale d'Amnesty International, Agnès Callamard, affirme qu'« une peur omniprésente pèse actuellement sur El-Fasher » et juge les affirmations des FAR sur un retour sûr des civils « éloignées de la vérité ». Elle critique également la communauté internationale, qu'elle accuse de ne pas avoir pris les mesures nécessaires pour protéger les civils, et pointe du doigt les Émirats arabes unis, qu'elle accuse de continuer à soutenir les FAR malgré les accusations de crimes de guerre. Amnesty affirme avoir écrit aux FAR le 9 octobre 2026 pour obtenir une réaction, sans recevoir de réponse à la date de publication de son rapport.
L'organisation appelle à un cessez-le-feu immédiat, au déploiement d'une force internationale de protection des civils, à la fin des livraisons d'armes à toutes les parties du conflit, et à l'élargissement de l'embargo de l'ONU sur les armes à l'ensemble du territoire soudanais. Elle accuse par ailleurs les forces armées soudanaises de s'opposer elles-mêmes à l'extension de cet embargo et à un cessez-le-feu.
Ce qui reste incertain
Les deux rapports s'appuient sur des échantillons restreints de témoignages et d'organisations interrogées, et ne permettent pas d'établir un bilan global du nombre de victimes ou de personnes déplacées depuis la chute d'El-Fasher. La date exacte de la prise de la ville par les FAR, ainsi que l'ampleur réelle des déplacements de population, varient légèrement selon les sources consultées. Aucune réaction officielle des FAR aux accusations formulées par Amnesty International n'était disponible au moment de la publication.



